Le Bureau de bienfaisance de Charleville
Dans la première moitié du XIXe siècle
Notice proposée par Lucas Valat
– Février 2026 –
Le Bureau de bienfaisance de Charleville est probablement l’héritier du bureau de charité de la ville, fondé le 20 mars 1778 à l’initiative du père Vaalet, curé doyen alors en exercice. Si sa propre date d’établissement demeure inconnue, celle-ci peut être rapprochée de la loi du 7 frimaire an V (27 novembre 1796), qui institua les Bureaux de bienfaisance en France. Instaurés dans ce cadre révolutionnaire, ces établissements étaient porteurs d’une nouvelle conception de l’assistance publique, tournée vers la laïcisation des secours. Distribués au nom de l’humanité et non plus de Dieu, les secours étaient organisés à l’échelle locale et destinés aux indigents les plus nécessiteux, ne pouvant bénéficier d’autres formes d’aide. Ces aides consistaient en des sommes d’argent et/ou en la délivrance de denrées alimentaires ou de vêtements, fournis ponctuellement ou temporairement, en fonction des besoins des secourus. À Charleville, tandis que les ressources du Bureau de bienfaisance restent limitées, la demande de secours semble s’accroître dans la première moitié du xixe siècle. En 1836, plus d’une centaine d’ouvriers, privés de leur emploi à la suite de la fermeture de la manufacture d’armes de la ville, sollicitent les services de cet établissement. Si peu d’archives du Bureau de bienfaisance de Charleville semblent subsister, elles suffisent néanmoins à rendre compte de son activité et de la prééminence de son rôle dans la politique d’assistance à Charleville.
Fonctionnement et conditions d’accès au Bureau de bienfaisance de Charleville
Dans sa monographie – Histoire de Charleville depuis son origine jusqu’en 1854 –, Jean Hubert semble confondre l’administration de cet établissement avec celle, plus ancienne, du bureau de charité, qui n’était plus en exercice à cette période. L’administration qu’il décrit était constituée « du curé, du lieutenant-général, des avocats et procureurs généraux du bailliage, du consul, du contrôleur de la ville, de cinq administrateurs et de cinq dames de la charité » ; composition étrange compte tenu de la disparition des baillages à la Révolution française. En l’absence d’informations plus précises, la législation des Bureaux de bienfaisance en France peut aider à éclairer le fonctionnement de cet établissement. Contrairement à la conception nationale du droit à l’assistance qui prévalait depuis 1792, la loi de création des Bureaux de bienfaisance en France de 1796 prévoit une gestion locale de ces institutions. Ces derniers sont placés sous la surveillance du préfet du département et du maire des villes où ils sont implantés. Le caractère local de leur fonctionnement implique leurs relations avec d’autres institutions d’assistance – notamment les hospices – dont ils dépendaient sur le plan administratif. À Charleville, les membres composant l’administration de l’hospice civil et ceux composant celle du Bureau de bienfaisance se réunissent régulièrement. Ensemble, ils forment le Conseil de Charité, présidé par le maire, dont la mission est de discuter de la forme et de la quantité des secours délivrés, d’examiner les recettes et les dépenses des établissements, puis de voter un budget annuel. Les bureaux de bienfaisance se financent généralement au moyen de taxes, de rentes ou de dons. Or, peu de renseignements précis sur les ressources dont disposait l’établissement nous sont parvenus. On sait seulement que le Conseil de Charité les estimait faibles en 1830.
L’accès au Bureau de bienfaisance est conditionné par des critères d’admission exigeants : seuls les plus démunis peuvent être assistés et ceux qui abuseraient des aides ou dont la conduite serait reprochable, s’exposent à la radiation.
Avant d’admettre une personne aux secours, le Bureau de bienfaisance de Charleville devait s’assurer qu’elle était domiciliée dans la commune et qu’elle remplissait au moins une des conditions d’accès à l’établissement. Un document émis le 25 février 1857 par les administrateurs du Bureau détaille les groupes d’individus concernés par les secours, à savoir ici du pain, dont la quantité est mesurée en kilogrammes. Cinq catégories de bénéficiaires ont été établies, parmi lesquelles figurent des personnes âgées d’au moins 65 ans, des incurables, des enfants délaissés ou encore des individus surchargés d’enfants et dont les ressources sont insuffisantes pour subvenir à leurs besoins. La quantité des secours délivrés était proportionnelle à la détresse des nécessiteux et à la taille de leur foyer. L’assistance fournie impliquait en retour les conditions que les familles devaient respecter pour être assistées – notamment la nécessité de scolariser leurs enfants ou de les placer en apprentissage. Cette condition souligne la mission plurielle du Bureau de bienfaisance, qui n’agit pas seulement à des fins humanitaires, mais aussi par crainte que les secourus ne s’enlisent dans une situation insurmontable et préjudiciable pour la société.
Profil des indigents admis au Bureau de bienfaisance de Charleville dans la première moitié du XIXe siècle et nature des secours offerts.
Le profil des individus secourus par le Bureau de bienfaisance de Charleville est connu grâce aux listes générales des indigents admis à l’établissement, tenues régulièrement à jour par les administrateurs de l’institution. Comme en témoigne cet extrait datant des années 1830, les listes se composent généralement de dix colonnes et suivent une structure linéaire : chaque ligne correspond à un foyer. Pour chaque foyer, les administrateurs ont pris soin de renseigner diverses informations relatives au chef de famille – son identité, son âge, le nombre d’enfants de moins de 12 ans dont il a la charge, le nombre total d’individus admis au Bureau, son adresse, la nature et la quantité des secours reçus, ainsi que quelques observations relatives à son foyer.
Une étude à partir de 310 chefs de famille admis aux secours vers 1838 permet d’en dresser le profil. Comme à Rouen ou en Bretagne, le tableau et le graphique ci-après mettent en exergue la condition nécessiteuse des individus admis au Bureau de bienfaisance de Charleville dans la première moitié du xixe siècle. Bien que la part d’entre eux dont le sexe n’est pas renseigné ne soit pas négligeable (31/310), presque la moitié des chefs de ménage admis sont des femmes (146/310). Cette forte présence des femmes est d’autant plus capitale que leur statut de cheffe de famille renvoie automatiquement à des profils de veuves ou célibataires. Seules ou sans partenaire, elles étaient privées des revenus d’un conjoint – ce qui laisse supposer qu’elles disposaient de peu de ressources. De manière plus générale, le tableau révèle également qu’environ un tiers des chefs de famille – tous sexes confondus – étaient âgés de 60 ans et plus (96/310) au moment de leur admission au Bureau. Leur grand âge, cumulé à d’éventuelles dégradations de leur état physique, pouvait les faire basculer dans la précarité.
Si le sexe ou l’âge des secourus admis à l’hospice sont insuffisants pour estimer leur degré de détresse, le nombre d’enfants qu’ils ont à charge permet d’en avoir une idée plus précise. La fiabilité de cet indicateur doit cependant être relativisée, compte tenu de la part élevée de foyers pour lesquels le nombre d’enfants de moins de 12 ans n’est pas renseigné (73/310, soit 23%). Celle-ci doit être d’autant plus nuancée que l’âge des enfants indiqué peut être erroné et que cette catégorisation revient à faire fi des enfants plus âgés qui composent les foyers – et qui sont toujours à la charge des chefs de famille. Tenant compte de ces biais, le graphique ci-après révèle la part de foyers avec des enfants : 106/310, soit plus d’un tiers. Sur ces 106 foyers, 34 sont dirigés par des femmes, soit plus d’un tiers là encore. En observant de plus près, nous remarquons qu’environ trois quarts de ces foyers – quel que soit le sexe du chef de famille – abritent au moins deux enfants : 79/106. La taille de ces familles suggère la grande quantité de ressources dont elles ont besoin et, par conséquent, les raisons de leur admission au Bureau.
Le dénominateur commun de l’ensemble de ces profils est l’indigence. Distingués du pauvre qui « n’a pour subsister que ses bras », les indigents, d’après la définition proposée par Joseph-Marie de Gérando en 1839, n’ont pas de quoi subsister. À la différence des pauvres, ces derniers sont privés d’autonomie et sont dépendants des secours publics ou privés pour subsister. Afin de les aider à subvenir à leurs besoins, le Bureau de bienfaisance de Charleville distribue donc des secours de nature variée – pain, autres aliments divers, houille, vêtements, bois et même parfois argent. La particularité de ces secours réside dans leur modalité de délivrance : il s’agit de secours à domicile, c’est-à-dire récupérables directement au bureau ou distribués à domicile. Néanmoins, les secours offerts par les Bureaux de bienfaisance sont conçus comme des aides temporaires destinées à épauler les familles, le temps qu’elles retrouvent leur stabilité économique.
Le rôle prééminent mais relatif du Bureau de bienfaisance de Charleville dans le contexte préindustriel de la ville.
Contrairement à Rouen ou à la Bretagne, Charleville a connu une industrialisation précoce. Sa manufacture d’armes, ses clouteries et ses autres ateliers de fabrication ont séduit de nombreux individus qui, en quête de travail, se sont installés dans la ville. Toutefois, ces secteurs d’activité ont traversé des crises dans la première moitié du xixe siècle. Lorsqu’en 1836, la manufacture d’armes ferma ses portes, de nombreux salariés furent privés de leur travail et basculèrent dans l’indigence. Dans ce contexte, la contribution du Bureau de bienfaisance de la ville à l’assistance offerte aux ouvriers réformés a été précieuse. Tout en poursuivant ses missions habituelles, le Bureau a été mandaté par le préfet des Ardennes pour distribuer les fonds alloués, à titre exceptionnel, par le ministère de l’Intérieur pour les salariés sans ouvrage et leurs familles. Le 25 avril 1836, après un premier versement de 3440 francs alloués aux secours, une somme de 1560 francs est mise à disposition du préfet pour 113 « familles qui n’ont point participé aux 3 440 francs déjà ordonnancés ». Dans une autre lettre datée du 3 février 1838, adressée cette fois par le maire de Charleville au préfet des Ardennes, le ministère de l’Intérieur semble avoir délivré 3 000 francs supplémentaires en faveur des ouvriers sans travail de l’ancienne manufacture d’armes – dont le Bureau de bienfaisance a probablement assuré la distribution.
Bien que ce Bureau de bienfaisance ait joué un rôle clef dans les politiques d’assistance mises en place exceptionnellement en temps de crise – que ce soit au moment de fermeture de la manufacture d’armes ou lors des hivers rigoureux de 1846-1847 – son efficacité reste à relativiser. Dans une lettre adressée au maire de Charleville le 4 février 1837, le préfet des Ardennes signale « plusieurs inconvénients qui résultent du mode adopté pour la distribution des secours » et rappelle que « le mandement de ces secours ne pouvait être fait qu’au profit des parties prenantes ». Il est probable que les administrateurs du Bureau n’aient pas listé l’ensemble des ouvriers sans ouvrage à qui les secours étaient destinés et qu’une confusion se soit installée entre les bénéficiaires de ces secours et ceux qui n’en étaient pas concernés. Enfin, il est possible que certains de ces salariés en détresse ne bénéficiaient pas de ces aides. Un lot de demandes, rédigées par leurs soins et adressées directement au maire de Charleville pour obtenir la délivrance de secours, témoigne de cet écueil. Une d’entre elles a été rédigée le 18 octobre 1837 par Madame Devaux qui a sollicité le maire pour obtenir le passeport d’indigent – document requis pour être admis au Bureau de bienfaisance. Son obtention lui permettrait de bénéficier des fonds ouverts exceptionnellement après la fermeture de la manufacture d’armes pour rejoindre son mari, qui y travaillait anciennement, à Châtellerault où il s’était alors installé. Sa lettre insiste sur les difficultés que rencontre son foyer – notamment la maladie de son fils âgé de 8 ans. Sa lettre expose subtilement la légitimité, voire le bien-fondé de sa démarche : son époux a quitté la ville pour le travail et elle le soutient dans ce projet. Si son discours, tant sur le fond que sur la forme, est destiné à convaincre le maire de lui accorder les secours, il révèle l’instabilité de sa situation familiale face à laquelle le Bureau de bienfaisance de Charleville semble inactif. L’existence d’une dizaine de lettres de cette nature suggère que ce cas n’est pas isolé.
Conclusion
Les archives conservées sur le Bureau de bienfaisance de Charleville dans la première moitié du xixe siècle mettent en exergue à quel point cet établissement s’inscrit dans un système d’assistance urbain. À Charleville, le Bureau de bienfaisance a la particularité d’intervenir régulièrement comme extraordinairement – notamment au moment des crises liées à l’activité manufacturière de la ville – auprès des familles. Toutefois, ces secours doivent être replacés dans une politique d’assistance plus large, incluant les autres établissements d’assistance de la ville – tel l’hospice. Les aides offertes par le Bureau de bienfaisance et celles proposées par l’hospice de Charleville sont complémentaires et ne peuvent être conçues séparément. Les nécessiteux sollicitent généralement ces deux établissements afin de bénéficier de toutes les ressources offertes par le système d’assistance carolopolitain.
Sources
Archives départementales des Ardennes :
-
A.C.C, EDEPOT/CHARLEVILLE/1Q63
-
A.C.C, EDEPOT/CHARLEVILLE/1Q65
-
A.C.C, EDEPOT/CHARLEVILLE/3Q14
Sources imprimées :
Hubert Jean, Histoire de Charleville depuis son origine jusqu’en 1854, Charleville, édité chez l’auteur, 1854.
Bibliographie sélective
Gueslin André, Gens pauvres. Pauvres gens dans la France du XIXème siècle, Paris, Aubier, 1998.
Gueslin André, « L’évolution du bureau de bienfaisance en France jusqu’en 1914 », Revue d’histoire de la protection sociale, vol. 1, n° 17, 2024, p.185-194.
Haudebourg Guy, Mendiants et vagabonds en Bretagne au XIXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1998.
Marec Yannick, Bienfaisance communale et protection sociale à Rouen, 1796-1927. Expériences locales et raisons nationales, Paris, La Documentation française, 2002.
- Valat Lucas, « Être vieux à Charleville (fin XVIIIᵉ–début XIXᵉ siècle). Assister et accompagner les personnes âgées depuis leur entrée dans la vieillesse jusqu’à la mort », mémoire de master 1, Histoire, sous la direction de Vincent Gourdon et d’Isabelle Robin, Paris, Sorbonne Université, 2025.

